Biorégion et biorégionalisme : des outils pour repenser l’autonomie territoriale ?

Caroline Dufresne1, 2

Département de géographie, Université du Québec à Montréal (UQAM), 1255 Saint-Denis, Montréal, Canada, H3X3R9

1 Chaire de recherche du Canada avec les milieux de vie du Nord

2 Centre de recherche sur le développement territorial

Mots-clés : biorégion, biorégionalisme, autonomie, territoires, communautés.

Keywords: bioregion, bioregionalism, autonomy, territories, communities.

Énoncé de signifiance

Dans notre époque où se superposent de multiples crises, nous avons besoin de retisser des liens aux territoires et de développer de nouveaux imaginaires et vocabulaires afin de faire vivre de nouvelles relations au sein de nos communautés. C’est ce que proposent les concepts de biorégion et de biorégionalisme.

Résumé

Cet article de synthèse retrace sommairement l’apparition du concept de biorégion et l’évolution historique du biorégionalisme. Si le premier est une autre façon de parler des territoires, qui inclut une dimension biogéographique et un récit collectif, le second est un courant politique autonomiste, qui a vu le jour à la fin des années 1960 sur la Côte Ouest des États-Unis. Les concepts se sont diffusés ailleurs dans le monde et malgré quelques limites, ils ont un potentiel prospectif certain pour les communautés qui souhaitent passer à un modèle de développement soutenable à long terme.

Abstract

This review article briefly traces the emergence of the bioregion concept and the historical development of bioregionalism. While the former is another way of talking about territories, which includes a biogeographical dimension and a collective narrative, the latter is an autonomist political current, which emerged in the late 1960s on the West Coast of the United States. The concepts have spread to other parts of the world, and despite some limitations, they have definite prospective potential for communities wishing to move towards a model of development that is sustainable in the long term.

La biorégion est un concept à la fois très simple et très complexe. Très simple parce qu’il décrit autrement, nos milieux de vie ou nos territoires d’appartenance dans tous leurs aspects : biophysique ou géographique, sociaux ou collectifs, politique, économique, etc. Pour en prendre conscience, il suffit d’utiliser nos sens, d’observer le réel et de pratiquer la conscience d’être quelque part, d’exister en interrelation avec ce qui nous entoure.

Mais le concept est en même temps très complexe. D’une part, parce qu’il est à l’opposé de nos modes de vie et de nos schémas de pensées occidentaux. Il est particulièrement difficile de se relier aux milieux naturels en ville et nous n’avons plus l’habitude de définir par nous-mêmes nos quartiers, nos régions, nos communautés. D’autre part, la biorégion est volontairement adaptable, ouverte, évolutive, comme le sont les écosystèmes. Il s’agit en quelque sorte d’un non-cadre, ce qui est déstabilisant pour le monde occidental. Nous avons perdu l’habitude de réfléchir avec une approche systémique des phénomènes, en intégrant la complexité, l’interconnexion et l’interdépendance des éléments et des systèmes.

Mais il s’agit possiblement d’un (ré)apprentissage fondamental pour contribuer au changement de paradigme économique, politique et social nécessaire pour continuer à vivre sur Terre et qui appelle à réinventer un vivre ensemble sur d’autres bases que l’extraction de ressources, la production et la consommation de biens comme seuls horizons.

Dans ce texte, je tracerai d’abord l’origine et l’évolution historique du biorégionalisme. Ce qui me permettra de distinguer la biorégion du biorégionalisme, d’aborder la notion d’autonomie et de faire ressortir les liens entre la géographie et le biorégionalisme. Je soulèverai ensuite quelques dérives potentielles et quelques limites du concept et je terminerai sur le potentiel prospectif du biorégionalisme, pour nous aider à réinventer nos modes de vie et notre sens de l’appartenance à la vie sur Terre.

Ma compréhension du biorégionalisme évoluera dans les prochaines années, car je ne suis qu’au début d’un projet de thèse dans lequel je souhaite explorer le potentiel biorégional de la Basse-Côte-Nord. Étant déjà engagée dans l’analyse de données d’un projet de recherche intitulé « Vivre au quotidien les changements climatiques en Basse-Côte-Nord hier, aujourd’hui et demain », je constate que plusieurs conditions d’expérimentation propices au biorégionalisme  sont réunies au sein de ces communautés nordiques : elles vivent de plein fouet les effets des changements climatiques, elles rencontrent des défis démographiques, économiques et sociaux majeurs et elles sont loin des prises de décisions gouvernementales en matière de développement territorial. Cet isolement géographique combiné à un fort sentiment d’appartenance au territoire induit, par la force des choses, une autonomie locale. Dans ce contexte, est-ce que la biorégion constitue un cadre d’autonomie pertinent dans une optique d’auto-organisation socioterritoriale des milieux de vie du Nord ? Est-ce que le cadre d’analyse biorégional permet d’imaginer un modèle de planification et de développement territorial différent de celui qui est actuellement à la base de politiques et de programmes régionaux, souvent inadaptés aux réalités locales et dont la lourdeur peut freiner des projets de vitalisation, pertinents à l’échelle des milieux de vie des populations ? Ces vastes questions ne trouveront probablement pas de réponse complète et définitive dans le cadre de ma recherche doctorale, mais elles sont d’actualité pour plusieurs territoires, qu’ils soient nordiques ou ruraux. J’espère surtout, comme le biorégionalisme, en faire un lieu d’échanges interdisciplinaire qui embrasse la complexité comme une chance et un lieu de rencontre transdisciplinaire, avec les personnes qui habitent les territoires dont il est question.

Évolution historique du mouvement

Les précurseurs

L’histoire du biorégionalisme est liée à l’industrialisation et au développement de disciplines comme la géographie, la sociologie, la biologie, etc. Le concept est apparu dans les années 1970, mais on retrace des influences et des précurseurs de la pensée biorégionale bien avant cette époque. En pleine révolution industrielle de la France du XIXe siècle, alors que « la machine devient moteur » (Sinaï, 2023, p. 41), le géographe anarchiste Élisée Reclus (1830-1905) porte déjà l’idée que l’humanité doit éviter de s’extraire ou de se couper de la nature. En 1866, Reclus fait remarquer « à quel point s’est érodé le sentiment de la nature » (Sinaï, 2023, p. 41) et publie en 1869 Histoire d’un ruisseau, un ouvrage sensible, entre l’essai et la fiction, qui décrit la vie d’un ruisseau depuis sa source, jusqu’à l’océan (Cot, 2022, p. 9). Selon cet auteur, il s’agirait de la première vision biorégionale à l’échelle d’un bassin versant (Cot, 2022, p. 9).

Inspiré par Reclus, Patrick Geddes, professeur, biologiste et sociologue écossais (1854-1932), est une autre influence du biorégionalisme. Considéré comme un précurseur dans plusieurs domaines, dont l’urbanisme, la géographie et l’écologie, il publie en 1909 le schéma Valley Section. Partisan d’une géographie évolutive, cette coupe d’une vallée commentée introduit l’idée d’interdépendance entre la ville et la région, soit la « région urbaine ». Les articles où Geddes explique la Valley Section sont considérés comme l’une des premières affirmations du concept d’aménagement territorial, ou Regional Planning (Ferretti, 2012).

Finalement, Lewis Mumford (1895-1990), historien américain, cofondateur de la Regional Planning Association of America en 1923, « préfigure l’intuition biorégionale par son diagnostic sur l’insoutenabilité des métropoles-banlieues » (Sinaï, 2023, p. 45). Dans son ouvrage The Culture of Cities (1938), Mumford critique l’étalement urbain et propose une « pédagogie du lieu » (Sinaï, 2023, p. 49), dans une optique de compréhension du lieu de vie et de la manière d’y vivre. Dans cet ouvrage, il développe également le concept de « planification territoriale ». Il propose l’échelle de la « communauté », soit « un regroupement humain de taille satisfaisante pour valoriser les relations entre ses membres, mais aussi avec le voisinage et le vivant » (Sinaï, 2023, p. 46). La définition de région proposée par Mumford s’approche déjà de celle des biorégions : « une région étant définie comme une aire géographique possédant une certaine unité climatique, piézométrique, végétale, industrielle et culturelle » (Cot, 2022, p. 11).

Il est impossible de détailler la multitude d’influences qui a contribué à construire le mouvement biorégionaliste dans le cadre de cet article. L’évolution historique industrielle n’y est pas étrangère, dans le sens où plusieurs critiques de la technique, de la technologie, de l’accélération à outrance de l’exploitation de ressources naturelles, du caractère destructeur du productivisme (Sinaï, 2023) et du capitalisme ont contribué à inscrire le biorégionalisme dans ce qui est connu aujourd’hui comme l’anthropocène (voir notamment Lussault, 2021). Et si la trame contemporaine du biorégionalisme s’est tricotée à partir d’un « corpus théorique fragmentaire » (Sinaï, 2023, p. 65), les mouvements sociaux et écologistes tels la Beat Generation des années 1950, puis les baby-boomers devenus militants dans les années 1960 y ont aussi beaucoup contribué.

La naissance du mouvement

Première période et premières définitions

Rollot (2018) découpe le mouvement biorégionaliste états-unien en trois périodes. La première, qui s’étend de 1968 à 1978, correspond à une phase de recherche et d’invention. Cette phase tire elle-même ses racines du bref mouvement des Diggers (1966-1968) et correspond à la « conscience anarcho-politique de la communauté hippie du quartier de Haight-Ashbury » (Sinaï, 2023, p. 68) à San Francisco. Le mouvement original des Diggers, beaucoup plus ancien, remonterait à la première révolution anglaise (1649) et à un groupe de paysans, contestataires des enclosures, qui s’approprièrent et cultivèrent une parcelle de terre seigneuriale pour nourrir des affamés, dont eux-mêmes (Gaillard, 2014). En Californie, l’écrivain Peter Berg et Judy Goldhaft, artiste et comédienne, font partie des cofondateurs des Diggers. À la fin des années 1960, ce groupe organise et présente des pièces de théâtre dans la rue, cuisine et offre des repas gratuits, organise des magasins gratuits. Bref, ils rejettent massivement la société consumériste et l’individualisme ou ce qui se profile comme la libération personnelle, dans l’American way of life (Ibid.). Élément fondamental qui mènera au biorégionalisme tel qu’il apparait ensuite, les membres de ce groupe « maudissent l’apolitisme et l’individualisme extatique de la soi-disant révolution psychédélique » (Gaillard, 2014, p. 8).  

En 1972, Berg et Goldhaft se rendent au premier Sommet de la Terre à Stockholm et témoignent de l’effervescence qu’ils observent dans différents mouvements contestataires californiens, auxquels ils participent. Ils en reviennent « avec la conviction qu’en matière d’écologie, il ne faut rien attendre des dirigeants. L’écologie sera populaire ou rien » (Rollot et Schaffner, 2021, p. 18). En 1973, Berg et Goldhaft créent la Planet Drum Foundation, un centre d’échange et d’activités biorégionales encore actif à ce jour.

On attribue généralement le concept de biorégion au duo formé par Berg et le biologiste Raymond Dasmann, mais la première mention du terme semble revenir à Allen Van Newkirk en 1975. Tantôt présenté comme un chercheur canadien (Rollot et Schaffner, 2021), tantôt comme un artiste situationniste états-unien habitant le village d’Heatherton en Nouvelle-Écosse (Deneault, 2024B), tantôt encore comme un poète et activiste ayant été actif dans la politique radicale de l’est des États-Unis (Sinaï, 2023, p. 72), ce premier article de Van Newkirk tient en trois paragraphes et s’intitule « Bioregions : Toward Bioregional Strategy for Human Cultures » (Van Newkirk, 1975). Cette première définition, traduite ici par Rollot et Schaffner (2021), reste assez proche de l’utilisation actuelle du terme :

Le concept de biorégion a été introduit pour explorer la possibilité de développer une méthode de planification, relativement non arbitraire, pour les réalités biologiques sauvages du paysage. […] Les biorégions sont provisoirement définies comme des aires remarquables de la surface de la Terre, du point de vue biologique, qui peuvent être cartographiées et discutées comme des modèles existants distincts, de plantes, d’animaux et d’habitats ; des distributions liées aux modèles d’aires de répartition et aux processus complexes de construction de niches culturelles — tout en tenant compte des déformations attribuées à l’occupation d’une ou plusieurs populations successives du mammifère culturel (p. 13). 

Berg et Dasmann ont repris et précisé la définition de Van Newkirk en 1978, dans un texte qui fait partie d’un ouvrage collectif fondateur du biorégionalisme intitulé Reinhabiting a Separate Country : A Bioregional Anthology of Northern California. Le texte introduit les principes de vivre in situ ou vivre sur place (living-in-place) et de réhabiter (reinhabitation). Pour les auteurs, « réhabiter » repose avant tout sur une relation d’interdépendance et d’échange avec l’écosystème de la biorégion, ce qui appelle à l’apprentissage du vivre sur place (Celnik, 2015) et sur une connexion humains-biosphère qui mène à une prise de conscience d’habiter un lieu particulier (Stuppia, 2022). D’après ces auteurs, une biorégion :

Peut-être définie d’abord en s’appuyant sur la climatologie, la géographie physique, la faune, la flore, l’histoire naturelle et un ensemble d’autres sciences naturelles. Les limites finales d’une biorégion sont décrites par les habitants qui en font partie, à travers la reconnaissance humaine des réalités du « vivre-sur-place » (living-in-place). Toute la vie sur la planète est interconnectée par quelques voies qui nous apparaissent évidentes et par d’autres qui restent encore peu explorées. Mais il y a une résonance distincte parmi les êtres vivants et les facteurs naturels qui se produisent à différents endroits de la planète. Découvrir et décrire cette résonance est un moyen de décrire une biorégion (Berg, 1978, dans Stuppia, 2023, p. 4).

Deuxième période

La deuxième période du mouvement biorégionaliste, qui correspond à son développement et à sa complexification, s’amorce à la fin des années 1970 et s’étend jusqu’à la fin des années 1990. C’est une période foisonnante de conférences et de publications, mais aussi d’événements qui accélèrent et approfondissent la prise de conscience écologiste et les défis immenses qui frapperont l’humanité et plus généralement, la vie sur Terre. Pensons à la publication du Rapport Meadows (1972), aux crises économiques, au choc pétrolier, etc. Les idées issues du courant écoanarchiste se diffusent alors plus largement : autonomie, autogestion des communautés, mutualisme, etc. (Cot, 2022). C’est également à cette époque que Kirkpatrick Sale publie le premier ouvrage monographique sur le biorégionalisme, Dwellers in the land (1985). Il s’agit d’un ouvrage majeur, traduit en français en 2020 par Mathias Rollot sous le titre L’art d’habiter la terre. La vision biorégionale.

Dans ce livre, Sale (2020) dit de la biorégion que c’est « un lieu défini non par des diktats humains, mais par les formes de vie, la topographie, son biotope ; une région gouvernée non par la législation, mais par la nature » (p. 85). Il introduit également la notion d’échelle biorégionale, celle « à laquelle la conscience écologique peut être développée […] et où toutes les questions écologiques sont extraites des domaines moraux et philosophiques pour être traitées comme des questions immédiates et personnelles » (Sale, 2020, p. 89).

Sale amène l’idée que le cadre biorégional est multiscalaire, faisant ainsi un lien avec la géographie. Nous reviendrons sur cette idée dans la section sur la notion d’échelle et la méthode multiscalaire.

C’est aussi durant cette période que les autrices écoféministes ont été très importantes et ont influencé la construction du mouvement. Pensons à Ynestra King, proche du municipalisme, une des influences de Murray Bookchin. Grande militante antinucléaire et cofondatrice du collectif Women for life on earth, qui a marché sur le Pentagone en 1981. Elle a publié un article reprenant dans son titre une phrase célèbre d’Emma Goldman : « Si je ne peux pas danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution » (voir Hache, 2016). Autre écoféministe importante pour le biorégionalisme, Judith Plant, éditrice de textes à la fois écoféministes, biorégionalistes et municipalistes. Elle a écrit un article important en 1987, intitulé Searching for Common Ground : Ecofeminism & Bioregionalism. Finalement, Stephanie Mills, dont les travaux portent, entre autres, sur les questions de surpopulation et de critique de la technologie dans une approche écoféministe, mais aussi sur les enjeux de restauration écologique dans une perspective biorégionale (In Service of the Wild: Restoring and Reinhabiting Damaged Land, 1995) (Schaffner, 2024a).

Finalement, le municipalisme libertaire de Murray Bookchin, lui-même issu de l’écologie sociale, l’écologie profonde d’Arne Naess et la subsistance de Mies et Bennholdt-Thomsen (2022) constituent d’autres influences importantes à mentionner dans l’historique du mouvement.

Troisième période

Les premières définitions se sont précisées durant la troisième période du mouvement biorégionaliste, qui va de la fin des années 1990 à aujourd’hui. Selon Rollot (2018), les précédentes définitions sont synthétisées dans celle de Robert Thayer, professeur d’architecture des paysages :

Littéralement et étymologiquement parlant, une biorégion est un « lieu de vie » (life-place) — une région unique qu’il est possible de définir par des limites naturelles (plus que politiques), et qui possède un ensemble de caractéristiques géographiques, climatiques, hydrologiques et écologiques capables d’accueillir des communautés vivantes humaines et non humaines uniques. Les biorégions peuvent être définies aussi bien par la géographie des bassins versants que par les écosystèmes de faune et de flore particuliers qu’elles présentent ; elles peuvent être associées à des paysages reconnaissables (par exemple, des chaînes de montagnes particulières, des prairies ou des zones côtières) et à des cultures humaines se développant avec ces limites et potentiels naturels régionaux. Plus important, la biorégion est le lieu et l’échelle les plus logiques pour l’installation et l’enracinement durables et vivifiants d’une communauté. (Thayer, 2003, p. 3)

Aux caractéristiques du territoire physique, s’ajoutent donc celles du territoire vécu par les humains et les communautés qui l’habitent. « La biorégion est littéralement une région de vie, un territoire caractérisé par sa singularité biologique, écosystémique, géographique, hydrographique, topographique et climatique. » (Anna, 2021, p. 4) Le territoire n’est pas défini par des frontières administratives ou politiques, tracées arbitrairement par des humains, mais plutôt par « les limites géographiques des communautés humaines et des systèmes écologiques » (Global Biodiversity Strategy, 1992, dans Anna, 2021, p. 6). Étymologiquement donc, biorégion signifie « territoire de vie », « lieu de vie », « gouvernement par la vie » (Dodge, 2024). Il s’agit à la fois d’une réalité physique et d’un récit collectif (Rollot et Schaffner, 2021), qui peut prendre la forme d’un projet de lutte actuelle ou à venir, d’une utopie concrète pour réinventer des milieux et des modes de vie territoriaux soutenables.

Stuppia (2022) émet l’hypothèse que cette troisième période correspond à une « mainstreamisation » du biorégionalisme, et ce, à partir de trois processus complémentaires. Le premier correspond à l’entrée du mouvement à l’université nord-américaine et à la multiplication des colloques et publications scientifiques. Le second est la « découverte » du concept par le monde politique, par des gestionnaires d’entreprises ou des responsables de politiques publiques, avec tous les risques de récupérations du concept. Et le troisième processus est l’internationalisation du courant. La diffusion du concept par des rassemblements hors États-Unis (par exemple, le Turtle Island Bioregional Gathering, au Mexique en 1996) et des expérimentations concrètes (par exemple, la Green City Bahia de Caràquez, en Colombie). En Europe, le biorégionalisme s’enracine dans des pays historiquement sensibles aux thématiques décentralisatrices : Royaume-Uni, Espagne et Italie (Stuppia, 2022). Dans ce dernier pays, le biorégionalisme a évolué en deux branches distinctes : une qui est très proche de la perspective écocentrée nord-américaine (Cot, 2022), donc plus écoanarchiste et sécessionniste. L’autre prend la forme d’une « société des territorialistes », avec Alberto Magnaghi en tête (voir son ouvrage La biorégion urbaine : petit traité sur le territoire bien commun, 2014). Giard et al. (2021) diront de l’approche des territorialistes italiens que « Magnaghi défend une approche simultanément urbano-centrée (comme en atteste le titre de son ouvrage) et finalement par les savoirs mobilisés, assez compatibles avec les institutions en place, à contresens des théories biorégionalistes écoanarchistes d’Amérique du Nord » (p. 18).

Le concept fait également son chemin en France, surtout dans les universités, selon trois tendances : une plutôt territorialiste, qui s’appuie sur les travaux de Magnaghi et dont Daniela Poli, professeure à l’université territorialiste de Florence, enseigne les bases et conduit des projets liés, ce qui a incité des étudiant·es à y consacrer leurs thèses et mémoires. Une deuxième tendance, plus écocentrée, avec des chercheur·es comme Julie Celnik qui a étudié en profondeur la biorégion de la Cascadia en Californie et Mathias Rollot qui a traduit plusieurs ouvrages en français et qui s’applique à fonder une alternative biorégionale « désanthropisée » (Rollot, 2018). Les Éditions Wildproject, dirigées par Marin Schaffner, jouent un grand rôle dans la diffusion de la pensée biorégionale en France et plus largement dans la francophonie. Finalement, la troisième tendance, hybride, regroupe des « inclassables », soit des travaux de géographes, de philosophes ou d’économistes qui réinterprètent leurs travaux sur la base de l’hypothèse biorégionale. On peut penser à l’Institut Momentum par exemple, qui propose des conférences et séminaires et qui ont également réalisé un rapport prospectif sur une France post-pétrole, qui se recomposerait en huit biorégions après l’effondrement (Sinaï et al., 2020).

Outre les Amériques et l’Europe, le biorégionalisme s’exporte également au Japon et en Australie (Schaffner, 2024b). Au Québec, quelques chercheur·es et quelques collectifs s’intéressent au biorégionalisme. C’est le cas de Yves-Marie Abraham, sociologue et professeur aux HEC Montréal, qui a proposé un cours de terrain à des étudiant·es de maîtrise à l’été 2024 sur le potentiel biorégional de la Péninsule acadienne, en partenariat avec Alain Deneault, professeur de philosophie à l’Université de Moncton. Ce dernier s’intéresse également au biorégionalisme ; Deneault a notamment organisé une « Été des humanités » en 2023, sur ce thème. Les étudiant·es ont alors incarné un gouvernement biorégional, plus précisément sur des thèmes comme la diplomatie interbiorégionale, l’aménagement du territoire, les communs, etc. (Deneault, 2024a). Il a également contribué à une expérimentation politique dans la péninsule acadienne, sur laquelle nous reviendrons plus loin. En Outaouais, un collectif nommé le Laboratoire d’éducation populaire (LabPop) a proposé une conférence et un atelier sur le thème de la biorégion en 2024 et développe actuellement un projet de formation sur la citoyenneté biorégionale. Finalement, du côté de la Gaspésie, un groupe travaille à bonifier le contenu du livre Sécession. Et si la Gaspésie devenait un pays libre ? afin de dresser un bilan de cette réflexion, dix ans plus tard. S’il n’était pas explicitement question de biorégionalisme dans le livre, toute la trame autonomiste le relie tout de même à ce sujet. Bref, pour le moment, je ne pense pas qu’il soit possible de parler d’un mouvement biorégional au Québec, mais il y a clairement un engouement et ce n’est peut-être qu’une question de temps avant qu’un mouvement de plus grande ampleur apparaisse.

L’exemple de la Cascadia aux États-Unis

Situé sur la Côte Ouest nord-américaine, créée dans les années 1970, la Cascadia est un exemple de biorégion. Selon Celnik (2015), « Écotopia », la fiction écologiste de Callenbach (1975) constituerait un des mythes fondateurs du mouvement biorégionaliste de Cascadia.

Les premières cartes de cette biorégion ont été dessinées par David McCloskey, professeur de sociologie et d’écologie à l’Université de Seattle. Ce territoire d’environ 1 384 588 km2 inclut les trois-quarts de la Colombie-Britannique, les États de Washington et de l’Orégon, de l’Idaho, une partie du Montana, de la Californie, du Wyoming ainsi qu’une petite partie de l’Alaska, de l’Alberta et du Yukon (Cascadia Department of Bioregion). Comme il n’y a pas de frontières administratives, que ses limites sont perméables et que sa cartographie n’est volontairement pas figée (Giard et al., 2021, p. 21), le tracé de la Cascadia varie selon les ressources consultées et selon les époques.

Figure I. Carte de la biorégion de la Cascadia.
Figure I. Map of the Cascadia bioregion. Wikipedia Commons, CC-BY-SA-4.0

Les contours de cette biorégion correspondent à des grands ensembles écologiques, notamment le bassin versant du fleuve Colombia et la chaîne de montagnes des Cascades, qui s’étend de la Californie à la Colombie-Britannique. Pour reprendre les mots de McCloskey: […]

En tant que région distincte, la Cascadia prend forme à la fois par un ensemble naturel (c’est-à-dire [modelé par] les plaques terrestres, les conditions météorologiques et les courants océaniques, la flore, la faune, les bassins versants, etc.) et par une unité socioculturelle (c’est-à-dire les cultures indigènes, une histoire et un destin commun) (dans Celnik, 2021, p. 478).

Le sentiment d’appartenance des habitant·es de cette région s’exprime par différents symboles et événements, comme un drapeau, l’organisation d’un tournoi de football (Cascadia Cup), le brassage d’une bière (Cascadia Dark Ale), ainsi que des mouvements et organisations, comme un conseil de bassin versant (watershed council) et la mobilisation citoyenne Blockadia, qui s’oppose à des projets d’extraction pétrolière (Celnik, 2021). 

Figure 2. Drapeau de la Cascadia, le Doug Flag.
Figure 2. Cascadia Flag, the Doug Flag. Wikipedia Commons, CC-BY-4.0

Il semble que l’identité biorégionale de la Cascadia, telle qu’exprimée aujourd’hui, remonte aux peuples autochtones qui habitaient ce territoire, bien avant qu’il ne soit divisé par les puissances coloniales (Cascadia, Department of Bioregion, traduction de l’autrice. https://cascadiabioregion.org/facts-and-figures). Au XVIIe siècle, Thomas Jefferson y voyait une république du Pacifique, qui s’appuierait sur les sociétés agraires, soit des communautés de fermier·ères autonomes (L’Archipel du vivant, https://archipelduvivant.org/). Certains ont décrit la culture de cette région comme étant robuste, indépendante et autosuffisante. On a même parlé d’un « libertarianisme progressif », qui valorise les droits individuels tant que cela n’affecte pas négativement les autres, tout en maintenant une responsabilité sociale (Cascadia, Department of Bioregion, traduction de l’autrice, https://cascadiabioregion.org/facts-and-figures).

Liens entre géographie et biorégionalisme

Après cet historique sommaire, qui a permis de mettre en lumière la grande diversité de contributions au biorégionalisme, on peut se demander quelle est la pertinence d’aborder cette notion en géographie. Dans la prochaine section, je proposerai quelques éléments de réponse en lien avec la transition vers un nouveau paradigme de développement et je tracerai des parallèles avec la méthode multiscalaire de la géographie. J’aborderai aussi la cartographie, qui est un outil commun à la géographie et au biorégionalisme.

Vers un nouveau paradigme de développement

On peut considérer le biorégionalisme comme un modèle de société en rupture avec le modèle actuel (Celnik, 2015). Il s’agit également d’une inspiration pour la construction d’un nouveau paradigme, vers lequel nous devons cheminer. 

Dans son livre L’art d’habiter la Terre  (2020), Sale décrit des différences entre le paradigme biorégional et le paradigme qu’il nomme industrialo-scientifique. Le premier serait le paradigme souhaité, nous permettant de réhabiter nos milieux de vie avec sensibilité. Le second, qu’on nommerait peut-être autrement aujourd’hui, traduit tout de même les aspects extractiviste, centralisateur et capitaliste contemporains.

Paradigme biorégionalParadigme industrialo-scientifique
ÉchelleRégion, communautéÉtat-nation/Monde
ÉconomieConservation, stabilité, autosuffisance, coopérationExploitation, changement/progrès, économie mondiale, compétition
Régime politiqueDécentralisation, complémentarité, diversitéCentralisation, hiérarchie, uniformité
SociétéSymbiose, évolution, divisionPolarisation, croissance/violence, monoculture
Tableau 1. Différences entre paradigme biorégionaliste et paradigme industrialo- scientifique. Table 1. Differences between bioregionalist and industrial-scientific paradigms. Sale (2020), p. 85.

Sur le plan de l’échelle territoriale, de l’économie, du régime politique et social (ce que Sale appelle la société), le biorégionalisme valorise « une relocalisation de nos vies et modes d’existences dans des communautés géographiques vivantes et populaires » (Giard et al., 2021, p. 36). On peut penser à des modes de production et d’approvisionnement locaux, mais aussi à des modes de prise de décision centrés sur les enjeux territoriaux plutôt que sur les intérêts politiques et économiques individuels, où règne le copinage entre les dirigeants de grandes corporations et les politicien·nes. Autrement dit, on parle de régimes politiques « qui privilégie[nt] la décentralisation et la démocratie directe et participative, ainsi que la reconnaissance de toute forme de diversité naturelle et culturelle » (Celnik, 2015, p.120). Dans une perspective géographique, on peut dégager des liens avec les éléments clés d’un milieu socialement innovateur (Klein, 2014). Ce dernier propose d’appréhender le développement territorial à partir de l’expérimentation locale, la mobilisation de ressource et la conscience territoriale, dans le but de développer notre capacité d’apprentissage collective et de réflexivité pour nous permettre, ultimement, de placer les milieux de vie au centre des actions de vitalité territoriale. Ce qui est également le cas du biorégionalisme.

L’échelle et la méthode multiscalaire

Toujours dans L’art d’habiter la Terre (2020), Sale insiste sur le concept d’échelle parce qu’il est « persuadé qu’il est, au fond, le seul déterminant critique et décisif dans toutes les constructions humaines, qu’il s’agisse de bâtiments, de systèmes ou de sociétés » (p. 89). Selon lui, l’échelle optimale est biorégionale soit « ni trop petite pour risquer d’être impuissante ou appauvrie, ni trop grande pour devenir pesante ou impérieuse [mais plutôt] une échelle à laquelle enfin le potentiel humain peut fonctionner de pair avec la réalité écologique » (Sale, 2020, p. 90).

Sale décrit trois grandes échelles pour les biorégions, de la plus étendue à la plus restreinte : l’écorégion, la géorégion et la morpho-région. L’écorégion est la plus grande région naturelle, dont la caractérisation dépend de la distribution élargie de la végétation et des types de sols. Il s’agit d’une zone immense, de plusieurs centaines de milliers de kilomètres carrés. Elle peut recouvrir plusieurs pays ou plusieurs régions de pays différents, les frontières suivant justement de grands ensembles végétaux.

La géorégion correspond à de plus petites unités au sein de la très grande écorégion. Elles ont « leur propre cohérence, que l’on identifie la plupart du temps grâce à des spécificités physiographiques claires telles que des bassins versants, des vallées, des chaînes de montagnes ainsi que quelques caractéristiques florales et fauniques. » (Sale, 2020, p. 92). Ces géorégions s’étendent sur quelques dizaines de milliers de kilomètres carrés.

Finalement, à certains endroits, la géorégion se divise en une série de plus petits territoires, des morpho-régions, qui recouvrent approximativement quelques milliers de kilomètres carrés. On peut les identifier « grâce aux formes de vie qu’on y trouve — villes et villages, mines et usines, champs et fermes — ainsi qu’aux formes du territoire qui en premier lieu permettent à ces formes particulières de voir le jour » (Sale, 2020, p. 93). À titre d’exemple, à l’intérieur d’un même bassin versant, différentes caractéristiques et formes de milieu apparaitront entre sa source et son embouchure. Il s’agirait alors d’autant de morpho-région.

La prise en compte des échelles multiples est intégrée dans le biorégionalisme ; les milieux de vie s’insèrent dans de plus grands ensembles naturels, pour former des écosystèmes de vie. Eux-mêmes interagissent avec d’autres ensembles, qu’ils soient politiques (États, régions administratives), culturels (territoires ancestraux autochtones), naturels, etc. Les frontières administratives perdent alors leur sens ; l’hypothèse biorégionale rend inopérante la fixité de nos frontières administratives et politiques actuelles. Dans une reconception biorégionale, les frontières sont elles-mêmes vivantes, donc mouvantes. Sale y voit d’ailleurs un avantage, celui d’encourager:

un mélange, un brassage des cultures aux extrémités biorégionales [soit, dans les zones de chevauchements entre les géorégions par exemple] [qui] désamorce la possessivité défensive que les frontières fixes font si souvent naître, et de surcroit, elle limite la propension qu’ont les humains à imposer leurs lignes directrices et leurs finalités à la nature (Sale, 2020, p. 95).

D’un point de vue politique, cette notion d’échelle pourrait être un outil pour imaginer un nouveau palier de gouvernance multimunicipale et écocentrée, afin de coordonner les actions de municipalités à l’échelle d’une biorégion (ou d’un bioterritoire). Une telle expérience a été tentée en 2021 dans la Péninsule acadienne. L’idée était que des candidat·es aux élections municipales se référant à un même parti politique (ici Parti de la transition — Péninsule acadienne, un nom qui ne serait pas reconduit, vu la récupération que le mot transition a généré depuis) se présentent dans plusieurs municipalités de la Péninsule (pour en savoir plus sur cette expérience, voir Deneault, 2024a, p. 7 et suivantes).

Bref, une méthode multiscalaire dans les réflexions sur les biorégions devra être approfondie, car elle soulève plusieurs questions, notamment sur la cohabitation entre des échelles politiques biorégionales et étatiques, par exemple. Ou encore, d’un point de vue économique, dans le cas où une économie de subsistance (au sens de Mies et Bennholdt-Thomsen, 2022) biorégionale cohabiterait avec une économie mondialisée.

Interdisciplinarité et transdisciplinarité

Pour moi, la géographie est en soi interdisciplinaire et transdisciplinaire. Interdisciplinaire, car elle est un lieu d’emboitement des sciences naturelles et des sciences sociales et parce qu’elle a le potentiel de briser les silos existants entre les différentes disciplines des sciences sociales, ainsi qu’entre celles des sciences naturelles et sociales. Transdisciplinaire également, car elle est en mesure d’inclure les savoirs issus du terrain pour coproduire la connaissance, grâce à des dispositifs de travail entre les universitaires et des populations locales.

Le biorégionalisme s’inscrit dans cette vision de la géographie. Par nécessité, me semble-t-il, car si la notion demande d’embrasser la complexité, la multiplication des connexions disciplinaires et expérientielles nourriront la réflexion et l’action biorégionale. Et par son origine même, alors que le concept a émergé d’artistes, de poètes et d’écrivain·es, de scientifiques (biologistes, historiens, sociologues, anthropologues, géographes, etc.), mais aussi de militant·es, d’écoféministes de différentes origines et de différents courants (politique, scientifique, historique, antinucléaire, etc.), de paysan·nes, d’ouvrier·ères et d’autres personnes dont les savoirs et les expériences réfèrent au vécu, aux territoires, au travail de la terre, etc.

Utilisation de la cartographie

La cartographie est un outil commun à la géographie et au biorégionalisme. Si les biorégions se définissent à partir de différents types de cartes biophysiques (p. ex. les régions biogéographiques, les types de sols, les peuplements forestiers, les bassins versants, etc.), elles se définissent également à partir de cartographies participatives, citoyennes et sensibles. Après avoir rédigé une thèse intitulée Bioregionalism : a territorial approach to governance and development of northwest British Columbia (1985, non publiée), Doug Aberley a réalisé de nombreux travaux expérimentant la « cartographie biorégionaliste ». Celle-ci semble être une méthode de cartographie participative, permettant à des groupes d’identifier les cadres de leur milieu de vie biorégional, autant par leur connaissance fine des espaces naturels que culturels, incluant des endroits significatifs de rencontres ou même, de dangers. La vidéo Maps with Teeth, réalisée à la fin des années 1990, à partir d’ateliers animés par Aberley dans le quartier du Downtown Eastside à Vancouver, est très éclairante à ce sujet (voir MacAndrew, 1997).

Au fil du temps, les sociétés occidentales ont délégué la représentation de nos territoires de vie à des expert·es, ce qui a fait de la cartographie un outil de contrôle et d’imposition de nos réalités, par des puissants de ce monde, gouvernements, entreprises, armées, etc. Les groupes humains se sont toujours représenté leur environnement, d’abord mentalement et éventuellement sur un support. Que ce soit dans le sable d’une plage ou par des marques sur les arbres ou les rochers pour communiquer à propos des territoires de chasse, des chemins de migrations ou des lieux de rencontres, la cartographie s’est éventuellement transposée sur du papier puis sur des programmes informatiques.

Aberley résume avec force l’impact de cette délégation de pouvoir citoyen cartographique, dans son ouvrage Boundaries of Home : Mapping for Local Empowement :

Dans notre société de consommation, la cartographie est devenue une activité réservée aux puissants, convoqués dans le but de délimiter les « propriétés » des États-nations et des multinationales. La fabrication de carte a été récupérée par les spécialistes, leurs satellites et autres arsenaux techniques complexes. […] En tant qu’entité collective, nous avons perdu nos langues, oublié nos chansons et nos légendes, et maintenant nous ne pouvons même plus concevoir l’espace le plus fondamental de nos vies : notre chez-nous (home) (Aberley, 1993, dans Rollot 2019, p. 87-88).

Les écueils ou les dérives potentielles

Jusqu’ici, les descriptions historiques et conceptuelles pourraient laisser penser que le biorégionalisme est la solution à tous les enjeux locaux, voire un outil miracle que la géographie n’a qu’à faire sien ! Mais il s’agit plutôt d’une des dérives potentielles auxquelles on doit porter attention. Deneault (2024B) souligne le fait que plusieurs ouvrages laissent entrevoir la concrétisation du paradigme biorégional sans heurts, presque naturellement. Une candeur se dégage de certains écrits ; peut-être est-ce lié au contexte effervescent de la naissance du courant, alors que les années 1960 et 1970 laissaient croire que tout allait changer. Peut-être est-ce dû aussi à l’utopie réelle (Olin Wright, 2020) qu’amène la biorégion. Dans tous les cas, il est peu probable que cette vision remplacera du jour au lendemain les gouvernements centralisés, le régime de propriété privée, les systèmes de justice répressifs et violents ou encore, l’extractivisme et l’esclavagisme des grandes corporations multinationales. Il est plus probable, comme le souligne Deneault, que la biorégion continuera de s’insérer dans ce qu’il appelle le « millefeuille institutionnel » de nos vies, constitué de l’État et de tout ce qui le subordonne (comme les banques), la grande industrie assez riche et puissante pour poursuivre l’État et imposer ses propres politiques et les « petites mafias » et l’ordre informel qu’elles imposent (Deneault, 2024B). À l’intérieur de ces couches multiples et intriquées de manière complexe, la biorégion continuera de marquer « un acte de résistance de la part de peuples régionaux qui entendent reconquérir leur droit, se donner une souveraineté alimentaire, une autonomie énergétique et une liberté intellectuelle » (Ibid, p.199).

L’autre dérive potentielle, qui a déjà généré son lot de critiques à l’endroit du biorégionalisme, est le repli identitaire qu’il pourrait engendrer et que la droite politique pourrait faire sien, en détournant le sens du projet de société visé par la base du mouvement. Stuppia (2022) mentionne l’inscription du biorégionalisme « à l’extrême droite de l’échiquier politique français, sa notion-phare ayant été reprise par la mouvance identitaire pour en faire un pilier du « localisme », voire du séparatisme ethnique » (p.3). C’est à la suite d’un entretien avec Berg réalisé par Alain de Benoist en 2001, paru dans la revue Éléments que cette récupération s’est opérée, alors que plusieurs ont fait un rapprochement entre le biorégionalisme et une pensée écofasciste. Toujours selon Stuppia (2023), on en voit encore les traces dans le volet écologique du programme du Rassemblement National pour la présidentielle de 2022, « en partie inspiré par le mouvement « Les Localistes ! » de Hervé Juvin, se réclamant lui-même du biorégionalisme et plaidant pour la reprise de contrôle de nos territoires » (p. 5).

Ce sujet de la récupération possible mérite qu’on y porte attention pour éviter que le concept ne devienne signifiant pour tout autre chose (Rollot, 2018). Car si l’idée prend de l’ampleur et questionne les politiques et les cadres qui en déterminent l’application, les réappropriations et les conflits potentiels risquent de se multiplier aussi. Et il ne faudrait pas que ceux-ci nous détournent de la mise en action pour réhabiter nos territoires ni du sens inclusif et de l’ouverture aux différences que le concept suppose.

Le potentiel prospectif du biorégionalisme

Outre le fait de repenser les territoires à partir des grands ensembles biogéographiques, l’approche biorégionaliste amène des modes de prise de décision basés sur la concertation et la prise de décision collective, centrée sur la réhabitation des territoires et sur le vivre ensemble. Ainsi, plutôt que d’être limité par des décisions politiques lointaines, cette approche favorise une reprise de pouvoir direct sur la trajectoire de développement et de vitalité des communautés.

Selon Rollot (2019), le biorégionalisme offre également la possibilité d’envisager les droits du vivant et de dépasser les fractures entre théorie et pratique ou entre humanité et nature, notamment en proposant une assise conceptuelle à l’organisation sociale plus claire que la notion d’habiter.

D’un point de vue culturel, l’idéologie biorégionaliste, en favorisant un sentiment d’appartenance à des éléments non humains, contribue justement à déplacer les fondements identitaires vers des objets moins anthropiques.

De fait, l’implication de chacune et chacun peut dès lors ouvrir sur un « conservatisme » qui ne soit pas réactionnaire, mais écologiste, non pas passéiste, mais avant-gardiste, non pas forclos sur les peuples, mais concentré sur les milieux naturels. Autrement dit, si les liens qui fondent une communauté relèvent du naturel et non du culturel, c’est pour une forêt et non pour un drapeau que peuvent se battre ses habitant·es ; pour une espèce animale et non pour une couleur de peau ; pour une vitalité écosystémique et non en vertu d’une quelconque histoire géopolitique, de ses gloires passées et autres fantasmes collectifs. (Rollot, 2019, p. 88).

Le biorégionalisme nous propose une sorte de trame de fond, des outils réflexifs et des exemples concrets pour nous aider à inventer de nouveaux univers, de nouveaux vocabulaires et de nouveaux récits. L’autonomie, la décentralisation des lieux de pouvoir ou la concertation territoriale, au-delà des frontières administratives régionales, sont d’autres aspects sur lesquels le biorégionalisme pourrait amener un changement de registre. À ce sujet, le roman Écotopia (Callenbach, 1975) est intéressant pour envisager les différents domaines où il faudrait décoloniser nos imaginaires. Il s’agit d’une fiction, et on sent l’époque à certains moments du livre ; des aspects liés à l’identité, à l’orientation sexuelle ou aux questions de genre par exemple seraient sans doute traités autrement aujourd’hui. Mais cet ouvrage a le mérite d’attirer notre attention sur des thèmes fondamentaux, comme l’éducation, la santé, la mobilité sans voiture, l’aménagement des villes, l’économie, la gestion de la forêt et des déchets, les rites, etc.

Durant son « Été des humanités » en 2023, Deneault et ses étudiant·es ont expérimenté d’une certaine manière cet exercice de décolonisation. Même à une échelle réduite et de manière théorique, il a permis d’ajouter d’autres aspects auxquels il faudra porter attention, comme la monnaie (locale), la souveraineté énergétique, l’accueil des réfugié·es environnementaux, les soins, la médecine et l’herboristerie, la résolution de conflits, l’intersectionnalité en écologie, etc. (Deneault, 2024a).

Conclusion

Même si les concepts de biorégion et de biorégionalisme existent depuis plus de 50 ans, il reste encore beaucoup d’aspects, de ramifications et d’interconnexions à approfondir. Tout comme le potentiel d’application concret de ces concepts, qui est le point de départ de ma thèse. En trame de fond, l’autonomie territoriale, qui nous invite à revisiter notre imaginaire du développement territorial et à nous recentrer sur le territoire, comme milieu de vie et base vivante de tout projet. Dans les régions nordiques, encore trop souvent considérées comme des régions ressources, peu d’avenues sont envisagées en dehors de l’attraction de grandes entreprises, supposément génératrices de richesses par la création d’emplois bien rémunérés, par l’exportation de ressources primaires et tout ce qui s’en suit. Ces pratiques sont pourtant destructrices de l’environnement, colonisatrices des lieux et des imaginaires, en plus de générer des crises multiples (sociales lors de ralentissement de production ou de fermeture, environnementales par le rejet de substances toxiques, la destruction d’habitats, la perte de biodiversité, etc.) et des violences à l’encontre des humains et de l’ensemble des vivants.

Les communautés nordiques comme celles de la Basse-Côte-Nord sont aux premières loges des crises générées par le capitalisme. Et elles sont à une croisée de chemins : d’un côté, la volonté ferme de continuer d’habiter ce territoire qui les a façonnées et qui leur permet de pratiquer leur mode de vie ancestral. De l’autre côté, elles font face à une forte dévitalisation (perte démographique pouvant aller jusqu’à la fermeture de communautés, perte de services, sentiment d’abandon de la part des gouvernements, etc.) et elles ont une conscience aigüe qu’il faut trouver de nouvelles avenues, sous peine de disparaitre.

Le concept de biorégion est en quelque sorte une hypothèse et un cadre de réflexion pour brasser la cage du développement et pour sortir de l’idée que « plus de la même chose » (développement durable, économie verte, etc.) produira un nouveau modèle civilisationnel (Escobar, 2024). Le biorégionalisme peut-il contribuer à outiller les communautés de la Basse-Côte-Nord pour qu’ensemble et sur leurs bases, à partir de leur histoire, leurs forces et leur identité territoriale, elles définissent leur propre vision de la vitalité locale et régionale? Les réponses à cette question devraient permettre de dégager les potentiels et les obstacles liés aux différentes facettes biorégionales (géographiques, hydrographiques, topographiques, climatiques, culturelles, politiques et symboliques).

Est-ce que les éléments de réflexions biorégionales trouveront un écho ou un appétit en Basse-Côte-Nord et éventuellement, dans d’autres régions nordiques ou rurales qui souhaitent rester vivantes et accueillantes ? Est-ce qu’il en résultera une cohabitation avec la réalité actuelle des découpages administratifs et avec l’entreprise de centralisation sans cesse renouvelée par les différents gouvernements ? Ou si le choc entre l’idéologie productiviste / pragmatique du développement territorial et celle plus sensible (et sensée) du biorégionalisme pourrait mener à une recomposition des priorités, des investissements, des aménagements, bref du design territorial? J’espère tirer quelques réponses de la suite de mes travaux.

Une chose est sûre : le voyage sera long. Et peu importe les réponses qui apparaitront, reprendre conscience de nos capacités individuelles et collectives, se redonner du pouvoir sur nos vies, sur nos économies, sur nos récits et reprendre nos responsabilités de soin de la Terre, des communautés et des vivants est peut-être le seul voyage qui vaille la peine. Et que nous devons entreprendre lieu par lieu, lien par lien.

Remerciements

Merci à Laurie Guimond qui m’a invité à faire partie de l’équipe de la Chaire de recherche du Canada avec les milieux de vie du Nord. Merci au Centre de recherche sur le développement territorial (CRDT) pour la bourse d’excellence doctorale. Merci à Bruno Dubuc et à Martin Zibeau pour les relectures attentives et les échanges constructifs.

Conflits d’intérêts

J’ai un contrat d’auxiliaire de recherche à la Chaire de recherche du Canada avec les milieux de vie du Nord. Je coordonne également les Ateliers des savoirs partagés (travail rémunéré). J’ai reçu une bourse d’excellence du CRDT.

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