Dynamiques territoriales et géosystèmes fluviaux : Les trajectoires sociogéomorphologiques des cours d’eau
Gariépy-Girouard, Étienne 1, 2 ![]()
1 Département de géographie, Université du Québec à Montréal, 1255 St-Denis, Montréal, Canada, H3X 3R9
2 Chaire de recherche du Canada avec les milieux de vie du Nord, Université du Québec à Montréal
Mots-clés : géosystème fluvial, hybride, rivière, sociogéomorphologie, trajectoire
Keywords: fluvial geosystem, hybrid, river, socio-geomorphology, trajectory


Résumé
Face aux transformations rapides du monde et des crises actuelles que ces dernières produisent, cet article explore la pertinence de la géographie dans l’Anthropocène à partir de l’exemple du projet de thèse de l’auteur. Il applique et illustre ses perspectives spatio-temporelles, relationnelles et critiques à l’étude des géosystèmes fluviaux. Il propose ainsi l’usage des trajectoires sociogéomorphologiques pour analyser les interactions des processus hydrogéomorphologiques et socioculturels dans l’évolution de la rivière de sable Saint-Augustin – Pakua Shipu. Ce concept s’appuie d’abord sur la notion de géosystème, un système hybride et dynamique où les composantes abiotiques, biotiques et anthropiques interagissent à différentes échelles spatiales et temporelles. Ensuite, l’analyse géographique de réseaux est proposée comme outil méthodologique pour saisir la complexité de ces relations et interactions, essentielles pour comprendre la coévolution des géosystèmes fluviaux. Enfin, le projet de thèse qui fait l’objet de cet article adopte une posture critique en reconnaissant l’impact de la recherche sur l’objet étudié et en s’inscrivant dans une démarche collaborative avec les communautés locales, visant à les outiller face aux transformations du géosystème fluvial qu’elles observent et vivent au quotidien. En somme l’article souligne l’importance d’un renouvellement des pratiques géographiques intégrant ces perspectives holistiques, cristallisées dans le concept de géosystème, pour une meilleure compréhension des dynamiques territoriales dans l’Anthropocène.
Abstract
In the wake of the rapid transformations of the world and its current crises, this article explores the relevance of geography in the Anthropocene using the example of the author’s thesis project. It applies and illustrates its spatio-temporal, relational and critical perspectives to the study of fluvial geosystems. He thus proposes the use of sociogeomorphological trajectories to analyze the interactions between hydrogeomorphological and sociocultural processes in the evolution of the Saint-Augustin – Pakua Shipu sand river. Firstly, it is based on the geosystem concept, an hybrid and dynamic system in which abiotic, biotic and anthropogenic components interact at different spatial and temporal scales. Secondly, geographical network analysis is proposed as a methodological tool for grasping the complexity of these relationships, essential to understand the coevolution of river geosystems. Finally, the thesis project that is the subject of this paper adopts a critical stance by recognizing the impact of research on the object it studies, and by adopting a collaborative approach with local communities, aimed at providing them with tools to deal with the transformations of the river geosystem that they observe and experience on a daily basis. In short, the article highlights the importance of renewing geographical practices by integrating these holistic perspectives, gathered in the concept of geosystem, for a better understanding of territorial dynamics in the concept of geosystem, for a better understanding of territorial dynamics in the Anthropocene.
Les transformations du monde observées et vécues actuellement, ainsi que leur accumulation et leur accélération, vont jusqu’à modifier les conceptions mêmes que nous avions de l’humanité, de son évolution et de sa relation avec son environnement. En effet, elles forcent à revoir la manière de conceptualiser l’idée de nature et ses liens avec d’autres concepts tels que l’humanité, la société, la culture, etc. Alors que le terme « nature » évoque généralement de manière floue l’absence des humain.e.s (Ducarme et Couvet, 2020), d’autres concepts existent et pourraient être plus précis et juste. Par exemple, les concepts complémentaires de territoire et de géosystème seraient à même de mieux analyser l’environnement et cristalliser son caractère interactionniste tout en étant ancré dans des perspectives géographiques et spatiales à différentes échelles (Beroutchachvili et Bertrand, 1978). D’un point de vue temporel, le cadre conceptuel offert par l’Anthropocène est fécond pour mieux saisir les dynamiques territoriales (Dufour et Lespez, 2020 ; Knitter et al., 2019). Malgré les critiques qui peuvent être faites envers l’utilisation de l’Anthropocène, force est de constater qu’il est fondamentalement empreint d’une vision géographique et qu’il est largement utilisé, notamment en géographie (Knitter et al., 2019).
Dans le contexte de ces transformations, il convient ainsi de questionner la pertinence de la géographie en tant que discipline scientifique pour les sociétés actuelles dans l’Anthropocène. Cet article vise dans un premier temps à montrer comment la vision géographique peut contribuer aux discussions quant à ces transformations globales ; transformations qui de surcroît influencent également le domaine lui-même, ses ontologies et ses pratiques. Par le fait même, il vise à identifier certains besoins de la géographie pour pleinement s’affirmer comme une discipline non seulement pertinente, mais nécessaire, à la compréhension des nouvelles réalités territoriales et de leurs ancrages dans l’Anthropocène. Ces besoins seraient liés à des perspectives spatio-temporelles transcalaires, relationnelles et critiques. Dans un second temps, il expose le projet de thèse en géographie de l’auteur, qui par sa problématique et ses cadrages théoriques et conceptuels ancrés dans la sociogéomorphologie des cours d’eau cherche principalement à mobiliser les outils systémiques de la géographie, notamment la notion de géosystème, les hybrides, ainsi que leurs trajectoires. Dans un troisième temps, l’article montre comment ce projet de thèse répond aux besoins de la géographie dans l’Anthropocène précédemment identifiés.
La vision géographique dans l’Anthropocène
Alors que l’Anthropocène tarde à être reconnu comme une période géologique et bien qu’il s’agisse toujours d’un terme polysémique, il a définitivement été adopté en tant que cadre conceptuel visant « à illustrer où, à quel degré et dû à quelles actions l’humanité laisse sa trace sur la Terre » (Knitter et al., 2019, p. 452, traduction libre). La géographie serait disposée à mener les réflexions sur l’Anthropocène, notamment dû à son intégration fondamentale de l’humanité et de la nature dans l’analyse de l’environnement (Castree, 2014a ; Dufour, 2024 ; Ellis, 2017 ; Knitter et al., 2019), ce qui lui donne même les outils ontologiques, épistémologiques et méthodologiques pour en être la principale protagoniste. D’ailleurs, les géographes contribuent déjà de manière importante aux discussions qui concernent l’Anthropocène (Castree, 2014b), ne serait-ce qu’en termes de nombre de publications. Une analyse bibliographique de Knitter et al. (2019) a montré que, proportionnellement au nombre total d’articles publiés entre 2002 et 2017, la géographie y mobilise l’Anthropocène trois fois plus fréquemment (0,24%) que dans les publications émanant de la géologie (0,08%), et quatre fois plus que dans celles émanant de l’écologie et des sciences de l’environnement (0,06%). La pertinence de la géographie pour faire face aux enjeux de l’Anthropocène se déclinerait selon trois axes : la compréhension des interactions entre les multiples échelles spatiales et temporelles, l’importance qui est accordée aux relations, et le rôle des perspectives critiques. Ces axes représentent également des défis et des besoins disciplinaires afin de (ré)affirmer le caractère intégrateur de la géographie (Castree, 2014c ; Knitter et al., 2019).
Perspectives spatio-temporelles
Pour commencer, l’emboîtement des échelles spatiales et temporelles est une caractéristique fondamentale de la discipline géographique (Massey, 1999), qui reconnaît qu’ « un phénomène observé à une échelle donnée dépend de facteurs de contrôle s’exprimant à cette échelle, mais également à des échelles différentes, généralement supérieures » (Dufour et al., 2020, p. 74). C’est ce qui explique l’émergence d’une variété d’unités spatiales et de périodicités entourant les phénomènes territoriaux, du global au local et du temps courts au temps long. Cependant, les échelles ne sont pas circonscrites, mais bien interconnectées, et l’étude des processus géographiques ne peut donc pas se limiter à l’échelle à laquelle ces derniers sont observés. Prises individuellement, ces échelles n’ont certainement pas la même valeur et portée analytique que lorsque considérées comme interdépendantes les unes des autres. La compréhension des processus repose donc non pas sur l’analyse d’une échelle de temps adaptée à ces derniers, mais plutôt sur l’analyse de l’imbrication des différentes échelles temporelles.
Afin de (ré)affirmer l’importance d’une analyse transcalaire, la géographie devrait se reconnecter à des concepts holistiques et unificateurs, bien qu’ils impliquent de composer avec des niveaux de complexité plus élevés. En plus du concept d’environnement, qui est toutefois graduellement devenu l’objet d’un domaine (c’est-à-dire les sciences de l’environnement), c’est la géographie qui contribue premièrement à appréhender la notion de territoire comme un objet fondamentalement dynamique. À l’inverse, d’autres disciplines (p. ex. écologie, aménagement territorial et développement régional, sociologie, économie, politique, histoire, etc.) mobilisent plutôt les territoires comme de simples trames à l’intérieur desquelles se matérialisent, se déballent et se déroulent les phénomènes qu’elles étudient (voir Massicotte, 2008). Pour la géographie, les territoires sont construits, entretenus et transformés par des processus biophysiques, mais aussi par des collectivités qui se les approprient via divers moyens plus ou moins formels, institutionnels et matériels, d’où l’étroite relation entre l’aménagement régional, la planification territoriale et la discipline géographique au Québec (Klein, 2010). Bien que l’usage strict d’unités d’analyse soit pratique courante (en géographie comme dans d’autres disciplines) dans le but de circonscrire un objet d’étude, affirmer la géographicité du concept de territoire implique également une multiplicité d’unités spatiales et temporelles interconnectées.
Le mécanisme de production des territoires est le géosystème, tel qu’introduit dans la géographie française par Nicolas Beroutchachvili et Georges Bertrand dès la fin des années 1960 à partir de la science des paysages (Landschaftovedenie) soviétique influencée notamment par Viktor Borisovich Sochava (Beroutchachvili et Bertrand, 1978 ; Frolova, 2000 ; Snytko et Sobisevich, 2020). Inspiré largement par la théorie des systèmes complexes et le structuralisme (Beroutchachvili et Bertrand, 1978 ; Dufour, 2024 ; Frolova, 2000 ; Snytko et Sobisevich, 2020), il visait à dépasser l’approche monographique régionale, « qui consistait à plaquer directement sur un milieu naturel prédécoupé (relief/climat/végétation/sol/eaux) la recension d’activités économiques et sociales sans aucune réflexion sur le « système naturel », sur le « système social » et sur le rapport qui pouvait exister entre les deux » (Beroutchachvili et Bertrand, 1978, p. 177). Le géosystème désigne un système spatialisé, homogène et dynamique lié à la production d’un territoire et de ses paysages, qui comprend trois pôles : les composantes abiotiques (géomorphologie, climat, hydrologie, etc.), les composantes biotiques (végétation, sol, faune, etc.) et les composantes anthropiques (humain.e.s, leur organisation sociale, leurs activités, etc.) (Beroutchachvili et Bertrand, 1978). Considérant que leur étude sectorielle ne peut apporter qu’un point de vue partiel et partial, ces pôles sont appréhendés comme étant interconnectés (figure 1), ce qui produit une morphologie (structures spatiales), un fonctionnement (processus dynamiques) et un comportement (transformations qui y interviennent pour une échelle de temps spécifique) caractéristiques à un géosystème homogène (Beroutchachvili et Bertrand, 1978). En somme, il s’agit du « système de production au sens large, c’est-à-dire produisant des biens matériels et culturels, qui, à l’intérieur d’un groupe social défini et dans un espace donné, dessine le contenu matériel et culturel d’un paysage » (Bertrand, 1978, p. 249-250).

Figure 1 : Modèle schématique du géosystème, intégrant le potentiel écologique (processus physiques), l’exploitation biologique (processus écologiques) et l’action anthropique (processus humains) (adapté de Bertrand, 1968). Figure 1. Schematic model of the geosystem, integrating ecological potential (physical processes), biological exploitation (ecological processes) and anthropic action (human processes) (adapted from Bertrand, 1968).
Perspectives relationnelles
Pour continuer, les processus qui ont cours à l’intérieur d’un géosystème produisent et s’organisent autour de relations territoriales (sociales, spatiales, environnementales, etc.) qui à leur tour façonnent et font évoluer les territoires. Ces relations composent d’ailleurs l’un des mécanismes qui expliquent leur caractère interactionniste des territoires, ce qui problématise et complexifie cette notion telle qu’abordée par la géographie. Autrefois recalées au rang d’intuition dans la description des processus de développement et d’évolution des territoires, les approches relationnelles connaissent un intérêt renouvelé qui s’explique justement par l’angle apporté par la dimension territoriale (Aubry et al., 2022). Les perspectives relationnelles peuvent d’abord être appréhendées au sein des objets d’étude, en s’attardant autant aux relations composées par le territoire (spécificités, multifonctionnalité territoriale et usages, réseaux d’acteur.trice.s, conflits, etc.) qu’à la (re)production des territoires par les dynamiques relationnelles qui n’ont pas forcément le territoire comme thématique principale (développement et innovation sociale, solidarité, etc.) (Aubry et al., 2022). Ensuite, on peut également s’attarder à l’importance des relations interpersonnelles et du dialogue dans la pratique géographique tant scientifique que professionnelle, ainsi que sur leur rôle dans les représentations, l’aménagement et l’évolution de l’environnement (Mould et al., 2017).
Intégrer pleinement les relations dans l’analyse géographique demande un renouvellement des méthodes pour en prendre la pleine mesure. Chignell (2023) fait notamment la promotion de l’analyse géographique de réseaux (ou de l’analyse de réseaux géographiques, selon la traduction qu’on en fait) pour ce faire. Selon lui, cette approche contribuerait de façon importante au rapprochement actuel des aspects socio-culturels et biophysiques de la géographie, ainsi que de ses pratiques quantitatives et qualitatives. Illustré simplement, un réseau est composé de nœuds (points ou entités) et de lignes (liens) qui les relient. Appliqués à la géographie, on considère en plus que ces réseaux sont « géographiquement et ontologiquement situés, qu’ils sont construits par les représentations, et qu’ils reflètent des relations de pouvoir » (Chignell, 2023, p. 56, traduction libre). Bref, les analyses de réseaux accordent davantage d’importance aux relations entre des entités (objets, concepts, personnes, organismes, etc.) qu’à ces dernières.
Bien que les géographes étaient à l’avant-garde dans le développement des analyses de réseaux durant les années 1960, les reproches provenant de la géographie critique envers les approches quantitatives ont détourné cet intérêt au profit des systèmes d’information géographique (Chignell, 2023). Pourtant, les approches relationnelles sont à même d’aborder des phénomènes transcalaires sous forme de structures. D’ailleurs, cet angle analytique systémique semble nécessaire pour la géographie critique dans l’Anthropocène, comme plusieurs géographes le rappellent depuis la fin du dernier siècle (p. ex. Goudie, 1986, 2017; Harrison et al., 2004; Knitter et al., 2019; Lave et al., 2018; Tadaki et al., 2012). Malgré les craintes de retomber dans certaines formes de déterminisme, ces perspectives relationnelles permettraient de renouer avec un structuralisme qu’on pourrait dire critique : une approche qui donnerait toute son importance aux relations à l’intérieur d’un système complexe, tout en évitant de camper ses entités dans des rôles prédéfinis et statiques (Couper, 2015).
Perspectives critiques
Pour terminer, les perspectives critiques sont centrales dans la pertinence de la géographie dans l’Anthropocène (Knitter et al., 2019), et transversales aux perspectives spatio-temporelles et relationnelles présentées plus haut. Les approches critiques en géographie ont une tradition dans le monde anglo-saxon et français depuis les années 1970, en particulier en réponse à l’hégémonie néolibérale et sous la forme de spécialisations thématiques (p. ex. nouvelles géographies économiques, géographie des minorités, géographie féministe, géographie postcoloniale, etc.). Cependant, dû à l’éloignement de la géographie humaine et des approches naturalistes à la même époque, ce tournant critique a très peu percolé dans l’étude de l’environnement (Lane et al., 2018). Actuellement, les approches critiques semblent se renouveler en questionnant plus généralement le rôle et l’effet de la géographie et des géographes sur leurs objets d’étude, les territoires, et sur les processus géosystémiques qui les dynamisent. Alors que la science tend à se considérer neutre, les perspectives critiques cherchent pour leur part à reconnaître et à approfondir les mécanismes par lesquels la géographie modifie et oriente l’évolution de l’environnement, des paysages et des territoires. C’est notamment sous l’impulsion de la géographie physique critique (Lave et al., 2018) que ces questionnements sont maintenant soulevés, dont le troisième principe en particulier, qui « considère les impacts socioécologiques associés au fait de poser des questions scientifiques, mais surtout d’y apporter des réponses » (Law, 2018, p. 89, traduction libre).
Par exemple, la collecte de données sur le terrain apporte d’abord des modifications sur le site étudié, par le retrait d’échantillons de plantes, de sédiments et d’espèces animales, ou encore par le contrôle de leur dynamique et de leur comportement à des fins de recherche. Ensuite, malgré la bonne volonté des chercheuses et des chercheurs qui ont de plus en plus à cœur le bien-être des personnes et des communautés qui sont touchées par leurs recherches, ces pratiques tendent à (re)produire des relations de pouvoir dans les sites d’étude, à travers lesquelles certaines communautés bénéficient (ou sont touchées) de manière plus significative que d’autres (Law, 2018). Enfin, les interactions des scientifiques avec leurs sites d’études peuvent transformer l’imaginaire collectif de ces derniers. C’est-à-dire que les manières avec lesquelles nous choisissons de décrire, de catégoriser et de discuter les phénomènes que nous étudions auprès des collectivités qui les vivent, ou même le simple fait de s’intéresser à un sujet plutôt qu’à un autre, façonnent leurs représentations de ces phénomènes (Bouleau, 2014 ; Law, 2018).
Par exemple, l’intérêt scientifique marqué envers les processus d’érosion fluviale et côtière depuis une vingtaine d’années a construit un imaginaire particulièrement négatif de ces derniers, selon lequel l’érosion serait à la fois généralisée, linéaire et risquée (Hatvany et al., 2015). Pourtant, une analyse plus approfondie de ces phénomènes soulève plutôt des processus complexes et contextualisés aux trajectoires non linéaires (Cayer et Hatvany, 2023). Bien qu’entre géographes tant scientifiques que professionnel.le.s les discours soient somme toute cohérents avec cette analyse, la compréhension qu’en ont les communautés touchées est tout autre.
Projet de thèse : les trajectoires sociogéomorphologiques des géosystèmes fluviaux
Mon projet de thèse a pour sujet la « caractérisation hybride de la trajectoire sociogéomorphologique des géosystèmes fluviaux ». Il provient du constat selon lequel les rivières et leur évolution résultent d’interactions étroites et complexes entre les milieux de vie humains et leur environnement physique (Ashmore, 2015).
Problématique et questionnements
Malgré que le concept de géosystème apparaissait a priori comme un concept à revendiquer dans le cadre de recherches géographiques sur l’environnement, force est de constater une très faible adhésion des géographes à cette notion (Barrué-Pastor et Muxart, 1992). Parmi les obstacles à l’application du concept de géosystème, on pointe ses fondements naturalistes, le postulat d’homogénéité du territoire, la complexité des interactions entre ses composantes, l’approche structuraliste qui écarte « l’étude des « processus » et des « fonctionnements » et de ce fait intègre mal l’histoire dans sa double épaisseur, naturaliste et sociale » (Barrué-Pastor et Muxart, 1992, p. 212), ainsi que la difficulté à quantifier l’action anthropique à l’intérieur du géosystème (Beroutchachvili et Bertrand, 1978). On constate ainsi une adhésion plus marquée des géographes à des cadres théoriques externes à la géographie (p. ex. écosystème, système socio-écologique, anthroposystème, agrosystème, paysage, etc.), ce qui oriente forcément les approches méthodologiques vers des composantes spécifiques des géosystèmes (Barrué-Pastor et Muxart, 1992).
Effectivement, en parallèle à l’émergence du concept de géosystème, l’écologie développait pour sa part le concept d’écosystème. Bien que les deux concepts s’inspirent de la systémique, deux différences importantes les distinguent nettement. La première est l’intégration fondamentale des activités humaines à l’intérieur du géosystème, alors qu’elles sont reléguées au rang d’artificialisations ou d’altérations de processus considérés comme naturels par la notion d’écosystème. Au contraire, elles contribuent à la morphologie, au fonctionnement et au comportement des géosystèmes au même titre que les processus biophysiques. La seconde distinction est que « le géosystème est un concept territorial, une unité spatiale bien délimitée et analysée à une échelle donnée » (Beroutchachvili et Bertrand, 1978, p. 171), souvent beaucoup plus large que celle de l’écosystème. Pour ces deux raisons, l’écosystème devient finalement une composante du géosystème, qui entre en relation avec les autres éléments dans la production et l’évolution des paysages. Bref, les deux concepts traduisent des approches opposées de la nature. Alors que l’écosystème découle d’une approche biocentrique pour laquelle les processus abiotiques n’existent que pour l’évolution et l’analyse du vivant, il n’existe dans le cas du géosystème aucune hiérarchie entre les mécanismes biotiques, abiotiques et anthropiques, qui sont appréhendés par leurs interactions plutôt que par leur subordination (Beroutchachvili et Bertrand, 1978). Cependant, la notion d’écosystème s’est graduellement imposée comme une unité d’analyse centrale de l’environnement, en plus d’être mobilisée dans de nombreux autres domaines et milieux (p. ex. sociologie, économie, politique, aménagement territorial et développement régional, etc.) pour décrire simplement des interactions à l’intérieur d’un réseau.
L’application de cadres théoriques extirpant les faits anthropiques de la nature limite d’abord leur intégration à de simples perturbations sur un système territorial considéré comme naturel « et à leurs conséquences sur les états et le comportement du géosystème » (Beroutchachvili et Bertrand, 1978, p. 176). Ensuite, dans le contexte plus spécifique de l’étude des transformations et de l’évolution des cours d’eau, elle implique souvent une analyse différenciée et parallèle des processus sociaux, culturels, politiques et économiques d’un côté, puis des processus géologiques, climatiques, géomorphologiques et écologiques de l’autre (Ashmore, 2015, 2018). C’est-à-dire que, bien qu’on intègre les sociétés et l’environnement dans une même étude, les interactions entre les processus qui les font évoluer et les boucles de rétroaction qu’elles peuvent activer sont très peu prises en compte. Enfin, les composantes anthropiques qui sont effectivement intégrées dans ces analyses sont souvent associées à de grandes modifications que les sociétés ont apportées aux cours d’eau (p. ex. déforestation, grands barrages et réservoirs, poldérisation, canalisation, etc.), aux dépens des modalités quotidiennes d’habiter les territoires fluviaux. Ces modalités, inspirées de l’approche des paysages ordinaires (Germaine, 2022), incluent davantage les usages « banals » de l’environnement, qui interagissent avec les processus biophysiques dans les transformations des géosystèmes fluviaux. Loin d’être péjoratif, le qualificatif « ordinaire » cherche en fait à distinguer ces hybrides qui « sont abondants et constituent le cadre de vie quotidien d’une grande partie de la population » (Germaine, 2022, p. 19), bien qu’ils fassent l’objet de peu d’attention.
Ainsi, la question de recherche à laquelle s’attarde ma thèse est : comment caractériser la coévolution des interactions entre les processus hydrogéomorphologiques et socioculturels fluviaux ? Son objectif principal, de nature plutôt méthodologique, est d’explorer, de développer et d’expérimenter des méthodes s’attachant spécifiquement à l’évolution conjointe des processus hydrogéomorphologiques et socioculturels entourant les géosystèmes fluviaux.
Cadrage théorique et conceptuel
Mon projet de thèse s’inscrit dans la discipline de la géographie de l’environnement, qui se présente comme l’étude de l’environnement intégrant « une analyse fine de chaque processus physique, biologique et social qui fait l’environnement, mais aussi une capacité à relier ces processus interagissant au sein de systèmes complexes » (Dufour et Lespez, 2020, p. 10). Par ailleurs, elle demande « une bonne compréhension des articulations entre phénomènes généraux et traductions particulières, locales et donc territoriales des phénomènes » (Dufour et Lespez, 2020, p. 10). Cependant, parce que les phénomènes environnementaux de l’Anthropocène sont transcalaires (Dufour, 2024), cette imbrication est complexe et parfois imparfaite.
Le concept principal qui encadre mon projet de thèse est le géosystème. Comme il a déjà été largement exposé dans la première section, je m’attarderai ici à montrer comment il peut toujours être pertinent et nécessaire à l’approche géographique malgré les critiques qui en ont été faites et les obstacles qu’implique son application. Puis, je le mobiliserai dans l’étude des cours d’eau, sous la notion plus spécifique de géosystème fluvial.
La difficulté associée au postulat d’homogénéité du géosystème a été approfondie en le définissant comme « l’unité d’interprétation de l’espace géographique (plus petite association compréhensive de géofaciès) » (Richard, 1975, p. 88), qui correspondent eux à « l’unité de description de l’espace géographique (plus petite unité spatiale homogène) » (Richard, 1975, p. 87). Dans le cadre de ma thèse, je vise plutôt à embrasser pleinement le caractère hétérogène du géosystème. En continuité avec la définition de Muxart et al. (1990), le géosystème est ici considéré comme une unité fonctionnelle plutôt que descriptive du milieu physique. Un autre obstacle à l’adhésion des géographes à l’idée de géosystème est la complexité des interactions entre ses composantes, qui limite les possibilités de parvenir à une modélisation satisfaisante, même simplement conceptuelle et qualitative, du fonctionnement de l’environnement dans toute son épaisseur historique. Les derniers développements de la pensée systémique et du (post)structuralisme cherchent justement à approfondir le dynamisme des systèmes environnementaux en reconnaissant que les structures qui les composent sont en constante transformation (Couper, 2015). Cet aspect sera abordé dans le cadre de ma thèse sous le prisme de la sociogéomorphologie (Ashmore, 2015).
Afin de mobiliser le concept de géosystème dans l’étude plus spécifique des cours d’eau pour les besoins de ma thèse, je propose l’emploi du géosystème fluvial. Ce concept est une ambition de l’hydrogéomorphologie québécoise bâtie sur le système fluvial de Schumm (1977), dans le contexte du « développement d’une posture universitaire davantage ancrée dans les réalités sociale, économique et culturelle dans lesquelles évoluent les cours d’eau » (Buffin‐Bélanger et al., 2023, p. 206). Comme cette discipline est régulièrement impliquée dans la gestion des cours d’eau, elle cherche également à « renforcer son rôle, clarifier ses contributions ou orienter ses influences potentielles sur l’évolution des cours d’eau » (Buffin‐Bélanger et al., 2023, p. 206).
Comme mentionné, le comportement, la matérialité et l’évolution des géosystèmes fluviaux sont conditionnés par des processus biophysiques et socioculturels, politiques, économiques, ainsi que leurs interactions (Ashmore, 2015). C’est le postulat central de la sociogéomorphologie, qui mène à considérer les cours d’eau comme des objets hybrides de l’environnement. Les hybrides correspondent aux systèmes, et à leurs composantes, qui sont hérités des interactions entre des processus biophysiques et anthropiques (Lespez et Dufour, 2021). Leur avènement en géographie s’inscrit dans la proposition d’Erik Swyngedouw, selon laquelle « le « monde » est un processus de métabolisme perpétuel dans lequel les processus sociaux et naturels se combinent dans la production historico-géographique d’un processus de socionature, dont le résultat (la nature historique) incarne des processus chimiques, physiques, sociaux et économiques » (Swyngedouw, 1999, p. 447, dans Lespez et Dufour, 2020, p. 27).
La figure 2 représente schématiquement l’approche de la sociogéomorphologie, qui est ancrée dans l’analyse des processus dynamiques plutôt que dans l’analyse des formes et des paysages qu’ils produisent (Ashmore, 2015; Mould et al., 2018). Cette matérialité est humaine et physique, mais leur influence sur les ajustements des rivières se combine sous forme d’interactions et de boucles de rétroaction. En y ajoutant la notion d’hybride, on constate ainsi que les géosystèmes fluviaux sont « animés par des flux qui obéissent à des lois physiques ou biologiques, mais dont la matérialité, l’agencement et les conditions de fonctionnement sont déterminés depuis plusieurs millénaires par les sociétés et leurs activités » (Lespez et Dufour, 2020, p. 29). C’est pourquoi il n’est plus possible de reconstituer des dynamiques strictement « naturelles » ou « anthropiques » à partir de l’interprétation des formes et des paysages matériels, dans lesquels le dualisme humain.e.s/nature n’existerait plus. Les processus biophysiques demeurent, mais leur comportement s’exerce à l’intérieur d’un cadre matériel reconfiguré par les sociétés humaines (Lespez et Dufour, 2020).

Figure 2 : Conceptualisation sociogéomorphologique des ajustements fluviaux, qui sont produits par des processus physiques et humains, par les interactions entre ces processus et par les rétroactions entre les ajustements et les paramètres humains et physiques (adapté de Mould et al., 2018). Figure 2. A sociogeomorphological conceptualisation of river adjustment, being produced by physical and human processes, interactions between these processes and feedbacks between adjustments and the human/physical setting (adapted from Mould et al., 2018).
L’étude de la dynamique des géosystèmes fluviaux dans l’angle de la sociogéomorphologie implique de s’intéresser à leur évolution dans le temps, ce qui constitue l’objet de ma thèse. Le concept de trajectoire des rivières provient du domaine de l’hydrogéomorphologie et vise à analyser les changements à long terme des paramètres géométriques des cours d’eau (Ziliani et Surian, 2012). Quoique les trajectoires s’intéressent fondamentalement aux modifications physiques des rivières, leur développement s’est fait sous l’impulsion d’un intérêt envers les facteurs anthropiques qui influencent ces transformations, notamment les grands barrages et les réservoirs (Gregory et Park, 1974 ; Ma et al., 2012 ; Petts, 1979 ; Williams et Wolman, 1984), ainsi que l’utilisation des sols et des cours d’eau eux-mêmes (Kondolf et al., 2002; Wishart et al., 2008). Les trajectoires hydrogéomorphologiques ont ainsi montré un niveau de complexité élevé de l’évolution des cours d’eau et de leur réponse aux facteurs qui la contrôlent (Ziliani et Surian, 2012), ainsi qu’une pertinence pour ce qui est de leur gestion et leur restauration (Grabowski et al., 2014). De plus, l’importance de contextualiser l’évolution physique des rivières dans l’histoire environnementale est largement reconnue (Castonguay, 2024 ; Gregory, 2019 ; Mould et Fryirs, 2018).
Mes travaux de maîtrise m’ont permis d’amorcer une réflexion quant à l’intégration de l’approche sociogéomorphologique dans les trajectoires des cours d’eau, notamment dans le cadre de la reconstitution de l’histoire du canal Saint-Georges, un cours d’eau d’origine anthropique hérité de l’établissement d’Henri Menier sur l’île d’Anticosti. Pour ce faire, j’ai ajouté à l’analyse de la morphologie du cours d’eau une analyse des usages socioéconomiques qui en ont été faits et des aménagements qui en résultaient : agriculture, production hydroélectrique, transport de bois et récréotourisme (figure 3). Cependant, bien que ces usages étaient ancrés dans les modes de vie associés aux trois grandes époques historiques de l’île d’Anticosti depuis la fin du XIXe siècle, ils pointaient vers des modifications anthropiques relativement majeures du cours d’eau excluant les relations ordinaires que les humain.e.s entretiennent avec le canal Saint-Georges (Gariépy-Girouard et al., 2023). Pourtant, il est situé en plein centre de Port-Menier et il conditionne largement les modes de vie de ses habitant.e.s.

Figure 3. La trajectoire sociogéomorphologique du canal Saint-Georges, intégrant l’histoire de ses usages et son évolution géomorphologique. Les courbes représentent l’importance relative des usages et le dynamisme des formes fluviales, qui est quantifié par la trajectoire géomorphologique et l’indice de qualité morphologique après 1973 ; celui-ci est estimé pour les années précédentes par une interprétation des effets des usages sur le dynamisme géomorphologique (Gariépy-Girouard et al., 2023). Figure 3. The sociogeomorphological trajectory of the Saint-Georges canal, integrating the history of its uses and its geomorphological evolution. The curves represent the relative importance of uses and the dynamism of fluvial forms, which is quantified by the geomorphological trajectory and the morphological quality index after 1973; the latter is estimated for previous years by interpreting the effects of uses on geomorphological dynamism (Gariépy-Girouard et al., 2023).
C’est pourquoi mon projet vise dorénavant à intégrer à l’analyse des trajectoires sociogéomorphologiques ces modalités quotidiennes d’habiter le territoire, en m’inspirant de l’approche des paysages ordinaires (Germaine, 2022) et en m’intéressant à l’évolution des territorialités. Le site qui est étudié est la rivière Saint-Augustin – Pakua Shipu, sur la Basse-Côte-Nord du Québec et dans le Nitassinan des Innus (figure 4). Ce cours d’eau présente une dynamique sédimentaire très active et en évolution, matérialisée par une présence importante de bancs de sable et une transformation rapide de leur état, notamment à son embouchure. En effet, les communautés qui s’y trouvent observent une intensification des processus d’érosion et d’accumulation de sédiments et de bois mort, ce qui transforme ainsi les contraintes à leurs activités traditionnelles et qui les force à s’y adapter en transformant leurs pratiques, ou à y résister pour éviter de transformer leurs pratiques. Le géosystème fluvial Saint-Augustin – Pakua-Shipu étant peu affecté par de grandes modifications anthropiques (barrages, réservoirs, ponts, etc.), les modalités quotidiennes de cohabitation entre les humain.e.s et la rivière ainsi que leur matérialité hybride y sont particulièrement visibles.

Figure 4. La rivière Saint-Augustin – Pakua Shipu au niveau de son embouchure et des communautés de Pakuashipi (premier plan) et de Saint-Augustin (second plan). Source photographique: Étienne Gariépy-Girouard (2024). Figure 4. The Saint-Augustin – Pakua Shipu River at its mouth and the communities of Pakuashipi (foreground) and Saint-Augustin (background). Photographic source: Étienne Gariépy-Girouard (2024).
Géographicité et pertinence du sujet
L’utilisation des concepts de géosystème fluvial et d’hybride dans l’analyse de la trajectoire sociogéomorphologique d’un cours d’eau répond aux besoins de la géographie pour (ré)affirmer pleinement sa pertinence dans l’Anthropocène, qui sont liés à des perspectives spatio-temporelles transcalaires, relationnelles et critiques.
Pour commencer, les trajectoires des cours d’eau cristallisent une évolution fondamentalement dynamique, qui implique des interactions entre des processus biophysiques et humains à de multiples échelles entrelacées. Par exemple, dans le cadre de mon mémoire de maîtrise portant sur les interactions entre les processus biophysiques, socio-politiques et financiers dans la définition des objectifs de projets de restauration de cours d’eau au Québec, j’ai tenté de représenter à l’intérieur d’un même schéma ces différentes composantes. La figure 5 montre ainsi les échelles spatio-temporelles auxquelles sont réalisées les interventions visant la restauration de cours d’eau (figure 5, ellipses ombrées), ainsi que la portée (territoriale, légale, réglementaire, financière, etc.) des organismes et des contextes qui gravitent autour de la gestion des cours d’eau (figure 5, ellipses pointillées). En plus de montrer l’emboîtement des échelles relatives à des processus biophysiques et sociaux en interaction, cette représentation schématique montre une déconnexion des échelles spatiales, mais surtout temporelles, entre les champs d’action de la gestion des cours d’eau et la réalisation concrète des actions de restauration de cours d’eau (Gariépy-Girouard, 2024 ; Likens et al., 2009), ce qui rappelle le caractère complexe de l’imbrication des phénomènes transcalaires (Dufour, 2024). Les transformations environnementales qui sont observées par les communautés de Pakushipi et de Saint-Augustin et qui modifient leurs modalités de cohabitation avec la rivière s’inscrivent dans une trajectoire et des processus à des échelles supérieures qu’il est nécessaire de saisir pour mieux contextualiser ce qu’elles vivent actuellement. Ces considérations occasionnent une complexité élevée dans l’analyse des interactions entre les différentes composantes du géosystème fluvial et les diverses échelles auxquelles elles se produisent ; complexité qui je crois est à la hauteur de celle inhérente aux dynamiques territoriales.

Figure 5. Représentation schématique des échelles spatiales et temporelles des composantes du géosystème fluvial, des interventions possibles pour la restauration de cours d’eau (ellipses ombrées) et des champs d’action de la gestion des cours d’eau (ellipses pointillées) (adapté de Friberg et al., 2016 ; Likens et al., 2009, dans Gariépy-Girouard, 2024). Figure 5. Schematic representation of spatial and temporal scales of river geosystem components, possible interventions for river restoration (shaded ellipses) and fields of action for river management (dotted ellipses) (adapted from Friberg et al., 2016; Likens et al., 2009, in Gariépy-Girouard, 2024).
Pour continuer, les perspectives relationnelles sont centrales à mon projet de thèse. D’abord, il s’attarde aux territorialités fluviales au sein de son objet d’étude en s’inspirant des démarches de Desmeules et Guimond (2019) et Gagnon et Desbiens (2018), soit les relations entre les humain.e.s et la rivière avec laquelle elles et ils cohabitent ainsi que les modalités tripartites culturelles-sociales-politiques (Bédard, 2017) d’habiter le géosystème fluvial, qui sont héritées de ces relations (Linton et Budds, 2014). Par ailleurs, vu la cohabitation d’une communauté anglophone (Saint-Augustin) et d’une communauté innue (Pakuashipi) de part et d’autre de la rivière (figure 4), les relations interculturelles prennent une importance considérable dans l’évolution du géosystème fluvial. En effet, les modalités selon lesquelles ces deux communautés interagissent sont largement structurées par la rivière, et elles l’influencent également en retour. Par exemple, le transport de biens et de personnes entre les deux rives se fait par un aéroglisseur, vu l’absence de lien routier, dont l’organisation conditionne les relations interculturelles mais qui oriente aussi les dynamiques hydrogéomorphologiques. Les défis que pose la rivière, sa largeur, sa dynamique sédimentaire et les conséquences des changements climatiques sur le transport entre les deux communautés font d’ailleurs l’objet de luttes collectives visant la construction d’un pont qui les relierait.
Dans le contexte d’une plus grande reconnaissance de la coproduction des géosystèmes fluviaux par les processus sociaux, politiques, économiques et biophysiques (Ashmore, 2015), le dialogue semble ensuite prendre toute son importance pour optimiser la participation et les interactions dans le but de garantir des approches de gestion intégrée des cours d’eau qui soient plus durables. En réalité, Mould et al. (2017) considèrent que le développement et l’entretien de relations interpersonnelles saines et réciproques sont au cœur de l’étude et de la gestion des géosystèmes fluviaux dans le but de mettre la sociogéomorphologie en pratique. Les relations et le dialogue (entre les personnes mais également avec les rivières, voir Linton & Budds, 2014) devraient ainsi remplacer les « enjeux » autour desquels la gestion des cours d’eau est actuellement structurée (Mould et al., 2017). C’est pourquoi mon projet de thèse s’inscrit dans une démarche de recherche plus large visant à outiller les communautés de Pakuashipi et Saint-Augustin dans leur réponse aux transformations qu’elles observent dans le géosystème fluvial, en s’y opposant ou en s’y adaptant. Cette démarche est relationnelle car elle positionne la recherche en étroite interaction avec le géosystème fluvial qu’elle étudie. En réalité, elle s’inscrit elle-même pleinement dans le géosystème fluvial en s’intégrant dans les processus sociaux qui l’animent, en influençant les processus biophysiques qui le dynamisent et en participant au fléchissement de sa trajectoire dans le temps (Buffin‐Bélanger et al., 2023).
Pour terminer, ces considérations pour les relations interpersonnelles et leur intégration dans les trajectoires sociogéomorphologiques mènent vers des perspectives critiques, qui sont centrales à la pertinence de la géographie dans l’Anthropocène (Knitter et al., 2019 ; Lave et al., 2018). Mon projet de thèse s’inscrit dans ces approches critiques, principalement en intégrant de manière fondamentale et équitable les processus géomorphologiques et socioculturels dans l’étude d’un géosystème fluvial et de sa trajectoire. Pour ce faire, il s’inspire des récents développements dans le domaine de la géographie physique critique, qui cherche à identifier les voies de passage pour un rapprochement des géographies physique et humaine (Lave et al., 2018).
D’abord, mon projet emploie l’analyse géographique de réseaux (Chignell, 2023) afin de combler le manque de liens entre les approches qualitatives et quantitatives dans l’étude du géosystème fluvial Saint-Augustin – Pakua Shipu et de ses composantes biophysiques (processus hydrogéomorphologiques) et socioculturelles (territorialités et modalités de cohabitation). Tout en quantifiant lorsque possible les paramètres associés à certains processus et en caractérisant qualitativement d’autres, l’analyse géographique de réseaux vise à concentrer l’attention sur les interactions qui existent entre ces derniers, au-delà de leur fonctionnement individuel (Chignell, 2023). Il s’agit d’une approche avant tout conceptuelle dans le but d’appréhender de manière holistique le fonctionnement d’un système complexe, tel un géosystème fluvial dans ce cas. C’est pourquoi elle s’inscrit dans un renouveau critique du structuralisme, qui accorde toute son importance aux relations à l’intérieur d’un système complexe, tout en reconnaissant son caractère fondamentalement dynamique (Couper, 2015).
Ensuite, mon projet s’attarde aux paysages ordinaires en réponse au premier principe de la géographie physique critique qui indique une propension de la recherche à tourner le dos aux paysages aménagés par les sociétés (souvent caractérisés comme dégradés) au profit de territoires perçus comme sauvages (Urban, 2018). Bien que le géosystème fluvial Saint-Augustin – Pakua Shipu puisse sembler « sauvage » dû à son isolement, il est en réalité marqué par les humain.e.s qui l’habitent, pour quiconque prend la peine de s’y attarder en profondeur. C’est dû à son intérêt pour les modalités quotidiennes d’habiter, les pratiques vernaculaires du territoire, ainsi qu’à leur rôle dans la construction et l’évolution des géosystèmes fluviaux que mon projet de thèse s’intéresse aux paysages ordinaires (Germaine, 2022). Par exemple, installer des roches dans une rivière pour s’y baigner peut modifier sa dynamique, entretenir des sentiers sur ses rives peut indurer les sols et modifier sa résistance à l’érosion, installer une tente et des piquets de bois sur un banc de sable peut modifier les patrons d’accumulation de sédiments qui l’entretiennent. En retour, la modification de ces phénomènes biophysiques influence les modalités selon lesquelles les humain.e.s pratiquent leurs activités en lien avec les rivières, d’où les interactions et l’activation de boucles de rétroaction entre ces différents processus.
Enfin, mon projet de thèse s’inspire du troisième principe de la géographie physique critique, qui vise à prendre conscience des impacts de la recherche sur l’environnement qu’elle étudie (Law, 2018). En effet, j’assume ma posture à l’intérieur du géosystème fluvial Saint-Augustin – Pakua Shipu et je reconnais mon influence potentielle sur son fonctionnement et sa trajectoire. Mes recherches s’inscrivent dans un « cycle hydrosocial » scientifique qui contribue à produire les paysages de rivières (figure 6, Bouleau, 2014). Face aux transformations environnementales observées par les communautés de Pakuashipi et Saint-Augustin, je suis appelé à questionner la définition des géosystèmes fluviaux et ainsi à orienter les manières de conceptualiser les relations humain.e.s-cours d’eau dans ce contexte spécifique. Cette implication peut orienter les approches de gestion de ces interactions, et ainsi contribuer au fléchissement de la trajectoire du géosystème fluvial.

Figure 6. Le cycle hydrosocial qui co-produit la science et les paysages fluviaux (adapté de Bouleau, 2014). Figure 6. The hydrosocial cycle co-producing science and the waterscape (adapted from Bouleau, 2014).
Conclusion
Pour reprendre les mots de Beroutchachvili et Bertrand (1978, p. 179), « le géosystème est ce concept simplificateur et intégrateur qui a manqué (qui manque encore) à la géographie ». Il offre un cadre d’analyse holistique des territoires qui embrasse leurs dynamiques spatiales et temporelles complexes, ainsi que les perspectives transcalaires, relationnelles et critiques nécessaires à la vision géographique pour être pleinement pertinente dans l’Anthropocène. Le projet de thèse de l’auteur présenté dans cet article permet de cristalliser ces perspectives dans l’étude des trajectoires sociogéomorphologiques des géosystèmes fluviaux, en y joignant les concepts d’hybrides et de paysages ordinaires.
Mais la géographie est avant tout ce que les géographes font. Bien que nombre d’ouvrages aient soulevé les écueils et les besoins de la géographie, les pratiques disciplinaires ne s’y ajustent pas forcément. On ne peut toutefois plus se permettre d’appeler à un renouvellement des façons de faire la géographie, sans les appliquer dans nos propres pratiques. On peut continuer de critiquer les divisions entre géographies humaine et physique, entre nature et culture, ou entre environnements et sociétés. Mais tant que les géographes elles-mêmes et eux-mêmes n’intègrent pas ces considérations dans leurs propres projets et activités et attendent que la discipline évolue sans leur impulsion, ces critiques resteront. C’est pourquoi la présentation de projets de recherche, tels que celui présenté dans cet article, permet d’exposer comment la géographie peut se réapproprier pleinement ces notions holistiques dans le but d’affirmer la pertinence de sa vision dans l’Anthropocène. Ces considérations relatives à l’analyse géosystémique impliquent une réflexion approfondie sur les relations (ou les divisions) entre l’humanité et la nature ; réflexion à laquelle « les géographes ont, s’ils le souhaitent et s’ils s’organisent en conséquence, un rôle essentiel à jouer » (Beroutchachvili et Bertrand, 1978, p. 179). Reste à voir si cet appel sera entendu, et mis en application, dans la géographie.
Remerciements
Gravitant de près ou de loin autour de mon projet de thèse, à partir de Montréal, du Bas-Saint-Laurent ou de la Côte-Nord, un grand nombre de personnes contribuent à faire évoluer mes réflexions à propos de l’évolution des géosystèmes fluviaux. Je tiens à toutes les remercier pour les discussions riches qu’elles m’offrent régulièrement. Je remercie également les Fonds de recherche du Québec – Société et culture pour leur contribution financière à mon projet de thèse via leurs bourses de doctorat en recherche. Finalement, je remercie Étienne Boucher, Juan-Luis Klein, ainsi que les membres du comité éditorial de la revue Dynamiques territoriales pour leur accompagnement dans la rédaction de cet article.
Déclaration de conflits d’intérêts
L’auteur ne déclare aucun conflit d’intérêt dans la rédaction de cet article.
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